Pierre Roc | mardi 12 février 2013 | Politique |
Une soir d’été, la fraîcheur descend des étoiles ; vous palabrez avec quelques uns de vos bons amis, vous revoltez contre ce monde qui ne tourne pas rond, imaginez des solutions, partagez vos idéaux pour une meilleure société. Et bien ceci, “refaire le monde”, est l’acte le plus authentiquement politique qui puisse être !
Moi, Humanité, proclame l’émancipation de tous les hommes. Ces hommes nouveaux, tout à la fois conscients d’eux-mêmes tant dans leur bestialité que dans leur excellence, conscients de la société tant dans sa nécessité pour la préservation du genre humain que dans sa capacité à surpasser la somme des individus, conscients de la nature tant dans les catastrophes qui les accablent que dans l’abris et la nourriture qu’elle leur procure, ces hommes alors, deviennent citoyens libérés. Ils brisent les chaînes qui aliènent leur esprit, exploitent leurs semblables, asservissent la nature.
Tout homme pour lequel il serait établi qu’il cherche, par quelques moyens que ce soient, à restaurer les anciens maillons pour faire esclaves ces semblables, détruire la force de leur raison, faire exclusivement sien la nature, alors, cet homme, sera qualifié de tyran. Et le tyran sera réputé avoir perdu la tête ; la société aura alors toute légitimité à faire effectivement rouler sa tête aux pieds de son corps inerte.
Ainsi, l’émancipation est réputée accomplie avec les consciences acquises, préalable à la victoire sur la servitude de l’homme–animal, le corps bestial satisfait et à jamais repu, assuré de sa survie ; la bête sociale est citoyen libre, soucieux de l’autre, responsable de la terre qui l’a vu naître et grandir. Hier encore enfant turbulent, adolescent parricide, le jeune adulte est. Le citoyen nouveau enfante une vie nouvelle, une société nouvelle, un monde nouveau.
L’esprit débarrassé de ses carcans, de ses preoccupations matérielles, peut vagabonder, se perdre, voyager au-delà de ce que le monde physique permet. L’exploration n’a plus de limites. Toutes les connaissances de l’homme sont accessibles à chacun, et chacun enfante de toutes les connaissances de l’homme. Les arts nouveaux fleurissent ; l’imagination débridée repousse les frontières de l’humanité ; les sensibilités s’épanouissent. Les puissances de l’esprit ne sont plus outil d’exploitation ; la raison devient maîtresse de l’humanité ; les libertés individuelles sont acquises dans toute leur étendue.
Le troupeau, instinct de protection de l’individu, est subblimé ; il est la société. Chaque être y participe ; il décide avec elle, il travaille pour sa perpétuation, il s’enrichit grâce à elle. Le devoir n’est plus le respect contraignant des droits de son semblable et de la société ; le devoir est la conséquence logique des droits, et les droits sont la cause naturelle du devoir. Plutôt que d’emprisonner l’esprit et le corps, la société les libère. Chacun place sa force vive au service de l’intérêt général, décrété comme objectif indépassable et atteint en tout lieu et en toute chose, son élaboration met à contribution toutes les intelligences ; la société devient action rationnelle matérialisée par les individus, pour les individus, et avec les individus.
La nature devient préoccupation de l’humanité. Elle la rend nostalgique, comme son berceau éveille ce sentiment chez un homme. La préservation du monde et la préservation de l’espèce humaine se rejoignent ; l’intérêt général de la nature est l’intérêt général de l’humanité car celle-ci ne peut se perpétuer que seulement par l’équilibre de celle-là. La diversité naturelle devient source d’épanouissement de l’homme, objet de curiosité, moyen d’accomplissement, et de l’individu, et de la société toute entière. Ainsi l’univers est à l’image de l’esprit humain et l’esprit humain à l’image de la nature, supposés tout à la fois rationnels et sans limites.
L’intelligence de l’homme a créé la machine pour assurer sa survie et le servir. Ainsi défait de sa responsabilité, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, le corps de l’homme peut se consacrer tout entier à l’avènement du citoyen libéré. Le travail n’est que la supervision des machines laborieuses et l’accomplissement des tâches qu’elles ne peuvent encore réaliser. Communément établi et également réparti, il n’occupe que la plus infime fraction du temps et des préoccupations du citoyen libéré. Grâce à la machine, les besoins naturels sont satisfaits au prix d’un travail minimum. La mère de toutes les peurs, celle de perdre la subsistance de son propre corps, est naturellement exilée du genre humain. Pleinement conscient de l’abondance, l’homme ne ressent plus le besoin de s’accaparer le monde matériel ; seule la propriété d’usage, la seule reconnue comme naturelle, persiste ; les autres formes de propriété sont solennellement abolies. C’est un événement historique que de constater que l’humanité toute entière, sans exception, n’est plus aliénée par son corps et qu’elle n’aliène plus la nature en la faisant sienne.
Il reste encore à se débarrasser du reste des chaînes illusoires, qui font croire que le travail est nécessaire et souhaitable. L’oisiveté est dorénavent la règle commune et admise par tous. Alors que le travail minimum et égalisé est institué, l’oisiveté occupe toute entière le reste du temps de l’homme. Elle n’est pas productive ; et elle procure à chacun des richesses infinies. L’oisiveté est sacralisée comme but ultime de l’humanité. Elle est toute entière consacrée aux loisirs du citoyen libéré. Selon le goût et les désirs de chaque individu, elle trouvera un bonheur inégalé à la connaissance humaine, aux arts, à la république.
Sciences naturelles et humaines, ainsi que philosophie deviendront activités pratiquées par tous. Car la raison n’est rien sans connaissances, l’homme aura à cœur d’instruire et de s’instruire. Ainsi, c’est sur la base d’une haute conscience du monde, de sa réalité que l’homme aura plaisir à exercer sa raison afin de repousser les limites du monde. À la fois réceptacle et producteur des savoirs, chacun pourra contribuer à la science commune, condition indispensable de l’émancipation de l’individu aussi bien que de la société. L’esprit, toujours en éveil, assimile, synthétise, construit afin d’augmenter sa connaissance individuelle. Mais, car rien ne se partage plus que les idées, la connaissance ne peut s’acquérir qu’en communauté. Ainsi l’homme aura à cœur de partager avec les moins instruits. L’oisiveté est alors la condition essentielle à la recherche du bonheur par les connaissances ; sans elle, l’homme trop occupé ne pourra s’investir dans ce qui lui paraîtrait alors superficiel. Au contraire, toute activité productive suplémentaire rendue inutile, il pourra alors cesser de se consacrer à des buts trop immédiatement futiles et vains. Il aura alors à cœur de se donner de hautes visées, et de produire et transmettre ses savoirs.
Parallèlement, l’oisiveté signera la renaissance des arts, sublimant la nature humaine, transposant ses émotions, ses envies, ses passions en réalisations concrètes. Car l’art est ce qui a été donné à l’homme pour communiquer ses sentiments à d’autres hommes, il ne peut avoir d’existence que populaire. Ainsi, là encore, l’oisiveté de tous est la condition nécessaire à la naissance d’un art réel. Car l’art est un message, ce message doit être créé par tous pour tous. L’art se doit donc d’être conçu, pensé, produit par et pour tous. L’art, loin de renier ce qui fait de l’homme une bête, est la condition nécessaire à toute civilisation pour pleinement subblimer la nature humaine. Ainsi, le sport devient l’art du corps, proche de la danse, de la performance et des jeux d’acteurs, tandis que les arts de l’image, animée ou non, de la musique, de la sculpture, architecture ou encore des jardins laisseront une place aux formes d’art que l’homme nouveau ne manquera pas d’inventer.
Enfin, sciences et arts, partage des savoirs et des sentiments, aideront l’homme à prendre pleinement conscience de l’autre, à la fois universellement semblable, et enrichissant de par ses différences. Il aura alors la préoccupation permanente de la collectivité qui, loin de l’obliger, enrichira ses propres perceptions et lui apportera une richesse culturelle infinie. Car l’homme seul n’est rien, la communauté organisée en démocratie est la réponse civilisée au penchant naturel de la bête sociale. Ainsi l’homme sera pleinement citoyen ; il prendra part aux décisions communes en supportant la contradiction. Et de la discorde naîtra la concorde par le débat, la discussion et le dialogue. La communauté aura l’échelle humaine qui interdit à l’homme de subir l’oppression d’un inconnu, elle prendra des décisions effectives et immédiatement sensibles, afin de concilier à la fois libertés individuelles et libertés de la communauté, condition nécessaire à la création d’un destin à la fois personnel et collectif, pleinement conscient et murement réfléchi, ainsi que la liberté le commande.
Pierre Roc | mardi 12 février 2013 | Politique |
De l’état dans lequel sera léguée notre démocratie.
L’instabilité est une condition nécessaire à la démocratie représentative ; le renouvellement constant de la classe politique et l’insécurité de la gouvernance, qui en découle, évitent le risque d’appropriation du pouvoir par quelques uns. A contrario, la bourgeoisie, en tant que classe qui tire ses revenus majoritairement de son capital, réclame un pouvoir politique stable, seul moyen pour une classe minoritaire d’avoir un emprise sur une démocratie représentative afin d’assurer sa conservation. Elle s’approprie donc la stratégie décrite par Nicolas Machiavel « La meilleur forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples » en instituant l’immobilisme dans le processus représentatif ; elle impose des mandatures longues, peu responsables, c’est-à-dire difficilement renversables devant d’autres instances représentatives ou le peuple. Or la stabilité implique un renouvellement faible de la classe politique, qui se désolidarise ainsi du peuple ; la classe politique n’est plus représentative de la population. Le bi-partisme, institutionalisé lui aussi, est un autre instrument de stabilité ; il réduit le choix politique à une alternance, contre-nature car incapable de représenter la diversité des volontés populaires intrinsèquement multiples. Ayant pleinement admis l’idée que la démocratie n’agit que sur un « temps long », le peuple, satisfait de pouvoir exprimer un choix par son vote, pourtant restreint, peut s’en retourner dans sa torpeur une fois le grand « rite » républicain accompli. L’idée est inculquée que la finalité de la démocratie n’est pas l’expression d’une volonté populaire, mais un mode de désignation parmi la classe gouvernante. D’un processus de sélection de choix de société nous sommes passé à un processus de désignation de représentants. L’idée est fortement ancrée en France, où l’élection présidentielle réunit l’essentiel de la vie politique du pays alors que la campagne est tournée sur les candidats comme personnages politiques, plutôt que sur les programmes des partis. Cette personnalisation de la vie politique est fortement entrée dans la culture populaire. La démocratie représentative a été vidée de sa substance pour n’être qu’un mode de gouvernance qui n’a de démocratique que l’apparence : la représentative.
Pire, le peuple est sommé de ne pas prendre part aux décisions politiques de ces représentants grâce à l’aristocratie élective, au sens étymologique « le pouvoir aux meilleurs » ; il n’exprime plus une volonté politique mais désigne ceux de la classe politique qu’il suppose les plus compétents [1]. Il y a là une forme de scientisme, particulièrement criant sur les questions économiques, où les décisions politiques ne relèveraient plus d’un choix appartenant au peuple souverain, mais d’un arbitrage pour l’option jugée, par expertise, la plus adéquate. S’il est concevable que la stabilité de la représentative apparaisse désirable pour beaucoup de nos concitoyens, il est curieux d’observer avec quelle facilité ceux qui se croient pourtant sincérement démocrates s’abandonnent à l’aristocratie élective. Ils se désolidarisent ainsi de toute décision politique, et les représentants sont sommés de gérer les affaires publiques indépendamment des représentés. L’élection n’est pas le lieu de l’expression de la souveraineté populaire, mais celui de son abandon [2].
Les gestionnaires compétents au pouvoir devraient donc mener une gouvernance apolitique dans laquelle le peuple, supposé incompétent, devrait remettre sa confiance car incapable de s’emparer lui-même de questions techniques complexes. Mais comment peut-on juger de l’expertise économique d’un ministre des finances si nous n’avons pas nous-même une expertise avancée ? Il y a paradoxe à croire le peuple capable de juger de l’expertise de ses représentants là où lui-même est supposé incompétent.
Certain d’être maître de son destin via le choix de ses représentants, le peuple imagine avoir la capacité de juger de la compétence de candidats à l’élection. En réalité, tout contenu idéologique mis de côté, et donc toute possibilité d’argumentation contradictoire niée, il ne reste plus qu’à juger les représentants sur leurs qualités de bons gestionnaires, jugement nécessaire mais non suffisant. Toute ma génération a été éduquée dans cet esprit ; la fin de l’URSS en 1991 marque la fin d’un monde très fortement bipolarisé en géopolitique et idéologiquement ; le capitalisme, triomphant dans les années 1990, apparaît comme la seule alternative viable face aux états autoritaires assimilés au communisme ; le capitalisme, comme système économique, apparaît le seul compatible avec la démocratie, comme système politique ; la liberté du capital irait de pair avec les libertés individuelles. Ainsi, la bourgeoisie ayant acquis que le capitalisme était l’unique cadre de société possible, le peuple n’a plus la possibilité de le renverser démocratiquement. Or, c’est sur le choix de société, le contenu idéologique, que le peuple peut s’exprimer. Lorsque le choix de société n’est plus, reste le jugement de l’expertise ; incapable de s’emparer en si peu de temps de domaines aussi vastes que ceux que nécessite une élection représentative, il doit alors se contenter de vérifier l’adéquation du discours des candidats avec celui qui provient des experts désignés. Ces derniers sont les dépositaires finaux du choix politique ; ils sont chargés de définir le champ des possibles, c’est-à-dire l’espace de liberté laissé à la politique et aux choix de société, évidemment restreint à la part la plus congrue ; ils construisent les problématiques, les analyses et les solutions de référence dans le débat politique. Une minorité, facilement contrôlable et influençable, élitiste et conservatrice car très instruite et confortablement installée dans l’échelle sociale, devient alors maîtresse du choix politique. Partageant des intérêts communs avec la bourgeoisie elle devient son fidèle gardien.
Mais un contrôle des idées, spécifique à nos sociétés de diffusion massive de l’information, n’est pas suffisant. La résurgence périodique et alarmante de l’électorat du Front national (FN) montre que la réduction du champ politique se heurte aux volontés populaires [3]. Il faut donc rendre le peuple captif du capitalisme pour s’assurer de sa docilité. La dette, qui enrichit le capital grâce aux intérêts, en constitue l’instrument. Plutôt que de reposer sur la solidarité, c’est-à-dire le soutien des activités non productives par les individus productifs, sans engagements ni contre-parties, l’économie repose sur l’endettement. Par exemple, dans une économie solidaire, la formation professionnelle se conçoit comme une activité financée par l’impôt. Dans une économie de la dette, les étudiants empruntent pour payer les frais de fonctionnement de leur propre formation, ils remboursent durant leur vie active, c’est-à-dire quand ils deviennent productifs [4]. Un actif, une fois sa dette d’étudiant remboursée, constitue un capital pour sa retraite. Ce capital sert à financer les étudiants. Économiquement parlant, solidarité et dette sont équivalentes ; la population active fait vivre la population inactive. Une économie pseudo-solidaire existe si l’état finance la formation grâce à son endettement. Politiquement la situation n’est plus équivalente. Dans la société de solidarité les actifs admettent un prélèvement pour les inactifs, prélèvement qui repose sur une base solidaire ; le capital devient inutile et la bourgeoisie se retrouve isolée. Dans la société de la dette le peuple se retrouve scindé entre la population qui possède un capital et celle qui est endettée. Les deux parties ont des intérêts antagonistes car l’une est redevable de l’autre [5]. On a procédé à une division des masses dans laquelle une part a les mêmes intérêts que la bourgeoisie. Ainsi, les masses se tournent l’une contre l’autre, l’une réclamant le remboursement des dettes pour récupérer son capital, l’autre réclamant de ne pas avoir à rembourser sa dette, surtout en cas de récession durant laquelle la production est diminuée. La bourgeoisie maintient le peuple sous son contrôle en le divisant et en s’assurant qu’une partie issue de la scission partage ses intérêts.
Références
[1] « Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le croire, qu’un des grands avantages du vote universel est d’appeler à la direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique. Le peuple ne saurait gouverner lui-même, dit-on, mais il veut toujours sincèrement le bien de l’État, et son instinct ne manque guère de lui désigner ceux qu’un même désir anime et qui sont les plus capables de tenir en main le pouvoir. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
[2] « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » Chapitre XV. Des députés ou représentants, Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social.
[3] « En 2002, avec un FN au second tour de la présidentielle, la république du centre, légèrement sonnée, n’a pas trop compris ce qui lui est arrivé. […] Car sans discontinuer depuis 1995, le corps social, quoique se dispersant entre des offres politiques variées, n’a pas cessé de manifester son désaccord profond avec le néolibéralisme de la mondialisation et de l’Europe Maastricht-Lisbonne ; et avec la même constance, le duopole de gouvernement, solidement d’accord, par delà ses différences secondes, sur le maintien de ce parti fondamental, n’a pas cessé d’opposer une fin de non-recevoir à ce dissentiment populaire. La montée du FN n’est pas autre chose que le cumul en longue période de ces échecs répétés de la représentation, le produit endogène des alternances sans alternative qui pousse, assez logiquement, les électeurs à aller chercher autre chose, et même quoi que ce soit, au risque que ce soit n’importe quoi. » Front national : mêmes causes, mêmes effets…, Frédéric Lordon, La pompe à phynance.
[4] « “Cette situation d’endettement n’est pas nouvelle, mais cela n’inquiétait pas outre mesure, car une bonne partie des étudiants réussissait et réussit toujours à payer. Sauf que la crise économique a aggravé les choses […]”, explique Jenna Robinson, du Pope Center for High Education Policy […] En mai dernier, un nouveau chiffre est venu alerter l’opinion : la dette étudiante a atteint 1 000 milliards de dollars, plus que la dette des ménages sur les cartes de crédit ou celle pour les achats de voiture. Un seuil franchi pour plusieurs raisons : l’augmentation du nombre d’étudiants en premier et deuxième cycle universitaire (“undergraduate” en 4 ans puis “graduate” en 1 à 3 ans, l’équivalent d’un Master), le fait que les emprunts sont remboursés sur des décennies et donc s’accumulent, et les effets de la crise rendant le remboursement parfois difficile voire impossible. Sans compter le retour à l’université – et à l’endettement – d’adultes qui cherchent à acquérir de nouvelles compétences pour sortir du chômage. Ce sont ainsi plus de 65 % des étudiants de premier cycle qui ont aujourd’hui recours à l’emprunt. […] L’ampleur de cette dette commence à inquiéter certains analystes, qui comparent cette situation à la formation et à l’éclatement de la bulle immobilière qui a donné lieu à la crise des subprimes. “Nous n’y sommes pas encore”, temporise Mark Kantrowitz, fondateur, dès 1994, de Finaid et Fastweb, sites web qui aident les étudiants à s’y retrouver dans les systèmes des prêts. “Pour le moment, seuls 10 % des étudiants sont diplômés avec un niveau de dette excessif.” Pour autant, il ne minimise pas le problème, “cette dette, qui représente actuellement 0,4 % du PIB, est devenue un facteur macro-économique. […]”, résume le spécialiste. Il conclut, comme tant d’autres qui se penchent sur le sujet, en rappelant la raison simple pour laquelle un tel niveau d’endettement est atteint : parce qu’il est facile, bien trop facile, d’emprunter. » Comment les États-Unis endettent leurs étudiants, Iris Deroeux, Mediapart.
[5] « Cadre commercial dans un groupe pharmaceutique et militant de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti de Mme Angela Merkel, M. Otto Henninger, 62 ans, fronce le nez devant les épanchements “xénophobes” de la presse de boulevard. Mais lui aussi s’inquiète pour son argent. “L’Allemagne est le pays qui finance la plus grosse partie des plans de sauvetage pour la Grèce, un gouffre sans fond dans lequel nous, les contribuables, versons des dizaines et des dizaines de milliards. Ce n’est plus supportable. A terme, c’est aussi notre économie qui est menacée.” Prié d’identifier plus précisément cette menace, l’homme exhale un soupir accablé. En fait, c’est surtout pour sa future retraite qu’il se fait du mauvais sang. Comme treize millions de ses compatriotes, il a en effet souscrit au régime de retraites complémentaires par capitalisation instauré par le gouvernement Schröder en 2001. Ce dispositif lui promet une retraite certes confortable, mais financée en partie par des fonds de pension “dont la solvabilité dépend de la bonne santé des marchés européens”. De quoi assurer à ces derniers l’adhésion anxieuse, mais indéfectible, de tous les Otto Henninger du pays. L’effroi du retraité allemand face à l’épouvantail grec, Olivier Cyran, Le Monde diplomatique.
Pierre Roc | dimanche 09 décembre 2012 | Politique |
Le mariage. Pourquoi est-il devenu un enjeu politique ? Illustration ethnologique avec le peuple Moso (ou Na).
L’ethnie Moso
Le peuple Moso (ou Na) est une ethnie chinoise de trente milles individus. C’est une des rares cultures à encore vivre sous régime matriarcal, premier régime qu’ait connu l’humanité, et ce durant l’écrasante majorité des trois millions d’années de son histoire. Les Mosos ne connaissent pas les violences & querelles essentiellement liées à la propriété, pas plus que les rapports de domination homme–femme. Dans leur culture le mariage n’existe pas, et la notion de père leur est totalement étrangère. La structure familiale est entièrement et exclusivement fondée sur la relation mère–enfant. Un clan est organisé autour de la lignée matrilinéaire, c’est-à-dire la descendance du côté de la femme. Les membres d’un clan vivent ensembles, sur plusieurs générations ; ils partagent la propriété des biens sans notion d’héritage. Cette propriété fait l’objet d’un communisme primitif au sein du clan. De même les individus d’un clan partagent aussi les tâches à accomplir au sein de la famille. Ainsi la solidarité, principalement des jeunes envers les vieux, s’exprime à l’échelon familial. De même, la société entière privilégie l’harmonie et les clans & villages poursuivent des relations apaisées. La matriarche est responsable des affaires domestiques, sociales, économique, tandis qu’un frère s’occupe des relations extérieures. Toutefois, toute décision importante est prise par consensus après un conseil qui regroupe les membres de la famille dès leur majorité à treize ans.
L’argument anthropologique est de plus en plus utilisé. On pensera notamment au succès des travaux de E. Todd, qui n’hésite pas à attribuer aux systèmes familiaux une prépondérance dans la détermination des systèmes politiques et socio-économiques. De même J. Généreux conçoit les dissociétés comme des sociétés en déficit de liens sociaux, à différent niveaux de communautés, familliales, intermédiaires ou nationales, et relie ces déficits aux totalitarismes (fasciste, communiste, libéral).
La filiation père–enfant est une invention moderne
Dans la culture Moso, comme dans les toutes premières sociétés humaines, la femme est la seule procréatrice et l’homme est exclu ; la reproduction est pensée comme une parthénogénèse. Le principe originel du mariage est en fait une adoption. Lorsque un clan manque d’hommes ou de femmes, il cherche à se perpétuer en intégrant des individus d’autres lignées. C’est l’adoption d’un amant ou d’une amante qui est alors privilégiée.
Or dans nos sociétés, le mariage structure la famille. Dans ce cas une filiation père–enfant est établie. Mais il y a tout lieu d’insister sur le fait que c’est une relation totalement artificielle, car le seul lien qui peut être établi de manière fiable et rapide est la filiation mère–enfant. Dans ces conditions, le père et l’enfant nouent une relation non pas naturelle, mais imposée par notre culture. Dans le cas des Mosos, le référent masculin de l’enfant est son oncle, le frère de sa mère.
La construction culturelle de la filiation père–enfant n’a une justification biologique que très faible. En effet le lien ne peut être établi de manière sûre. C’est la société qui reconnaît, de manière totalement arbitraire, la filiation.
Le mariage est une domination de l’homme sur la femme
Le mariage reposant pour moitié sur la filiation père–enfant, l’homme doit s’assurer de la fidélité de la femme pour s’assurer être le père. De là vient que le mariage est systématiquement conçu comme une relation amoureuse exclusive. Le mariage conduit donc à une culture patriarcale, où le mari n’a d’autre choix que de rendre la femme dépendante pour la dissuader de voir d’autres hommes. Ainsi, le mariage est conçu autour de devoirs, possiblement identiques, que les époux ont l’un envers l’autre. Mais la différence naturelle entre l’homme et la femme, c’est-à-dire la facilité avec laquelle la filiation peut être établie, se traduit culturellement par l’établissement d’une dépendance de la femme pour corriger la situation.
Dans la culture Moso, les relations entre sexes différents sont particulièrement égalitaires, bien que différenciées. Cela signifie que les rapports de domination sont inexistants. L’homme d’un couple est seulement invité à dormir chez son amante. Discret dans un premier temps, il est présenté à la famille de l’amante si la relation est plus durable. Le sexe est très libre et accessible en abondance, mais les relations amoureuses sont très pudiques et cachées de la société la plupart du temps ; il est donc impossible de savoir qui couche avec qui ; jalousie, possessivité, violences sexuelles sont honteuses. Le consentement des deux amants est primordial.
Le mariage est instable, au détriment de l’intérêt de l’enfant
Chez les Mosos, les relations sexuelles sont libres et non exclusives, le sentiment amoureux n’est pas nécessairement durable. Il n’y a donc pas de notion de fidélité. Les relations entre les amants sont déconnectées de la structure familiale car la vie conjugale est considérée comme source de conflit ; les hommes & femmes continuent à vivre chez leur mère et ont des droits & devoirs seulement vis-à-vis de leur clan respectif.
Cela conduit à des structures familiales extrêmement stables. D’une manière générale, l’harmonie de la société est privilégiée, aussi bien au sein du clan qu’à l’extérieur. Les relations sont apaisées, et les décisions prises par consensus au sein de la lignée, en faisant participer les individus dès l’âge de treize ans. De fait, une grande attention est portée à l’intérêt de l’enfant et son bien être.
En décorrélant ainsi la structure familiale du sentiment amoureux, le clan–famille en arrive à une stabilité très forte. La sécurité économique est apportée par une solidarité inter-générationnelle au sein du clan, ainsi que par des relations de solidarité fortes avec les autres familles. Comme il n’y a pas de notion de fidélité entre les couples, il n’y a plus de conflit amoureux.
Au contraire, le mariage dont on a vu qu’il est dans son principe patriarcal, établit une relation de dépendance, de la mère, mais aussi de l’enfant. En effet, le seul moyen de s’assurer la cohésion de la structure familiale, au-delà du sentiment amoureux peu durable, est d’assumer l’autorité. Car c’est son lien avec le reste de la famille qui est le moins établi, le père n’a d’autres choix que de rendre dépendants femmes & enfants, et ainsi il se retrouve contraint d’exercer une domination sur eux. Cette autorité revient donc naturellement au père.
Mariage et politique, politique du mariage
Le mariage tel que nous le connaissons & concevons n’est donc pas un élément structurant de notre société, mais au contraire un facteur déstabilisateur. En liant sentiment amoureux, couramment instable, avec structure familiale, le mariage construit un environnement précaire autour de l’enfant. De là vient la nécessaire dépendance de la femme, la complexité des divorces et de l’héritage dans nos sociétés modernes. Ce ne sont que des bricolages de circonstance pour corriger une société fondamentalement patriarcale, ceci afin de lui donner des allures d’égalité hommes–femmes. Instabilité familiale ou patriarcat sont directement issus du mariage. Le mariage en réalité ne laisse pas le choix : soit l’on admet le patriarcat, soit la famille est instable. Tout le mouvement de libération des femmes a été un mouvement d’une alternative à l’autre.
Comme la famille est le principal lieu d’expression de la solidarité, et le lieu primitif de mise en place de la sécurité économique, l’instabilité familiale doit être compensée par une société plus protectrice. En particulier, l’éducation et la recherche de référents passera par les relations extra-familiale. C’est une politique admise maintenant par la très grande majorité de la population, principalement à travers l’école qui a un grand rôle d’apprentissage de la sociabilisation. D’un autre côté la sécurité économique est assurée par des processus de solidarité nationaux.
Ce serait une grave erreur de voir dans la vigueur du mouvement anti-mariage homosexuel une montée réactionnaire directement et émotionnellement liée à la crise. L’individualisme est fortement encouragé, la cohésion sociale se délite ; le libéralisme impose que les individus doivent se trouver en situation économique précaire permanente. Par conséquent la famille apparaît comme le lieu fondamental de reconstruction de la société pour beaucoup de gens. À force de s’entendre dire que la solidarité nationale est impossible, la famille devient l’élément de base pour assurer la sécurité économique. En effet les individus font face aux injustices et à la violence du système économique libéral car celui-ci assume la concurrence de tous contre tous. Dans ces conditions la solidarité intra-familiale, quand bien même elle doit passer par la dépendance forte envers le chef de famille, devient la solution de secours.
Là où le mouvement réactionnaire est dans l’impasse, c’est en croyant qu’une structure familiale forte mènera automatiquement à une cohésion sociale forte. Une philosophie très proche de… Confucius, celui-là même dont l’ethnie majoritaire chinoise se revendique dans ses attaques contre le mode de vie Moso ! Au contraire, la structure familiale a besoin de se renforcer parce que la société dans son ensemble devient plus conflictuelle. Et comme nos structures familiales reposent sur le patriarcat, l’influence sur la vie politique se traduit par un régime similaire, c’est-à-dire autoritaire.
Et le mariage homosexuel ?
Du moment que l’on accepte le mariage comme structure familiale, la seule alternative se situe entre patriarcat ou famille instable. La libération des femmes, leur indépendance, constitue une avancée indéniable, et encore loin d’être totalement accomplie. Toutefois, vient avec cette indépendance une facilité d’accès aux divorces, un ensemble de mesure de protections de l’enfance, indispensables puisque la famille n’est pas culturellement basée sur la matrilinéarité. Par conséquent, le mariage ne saurait plus être conçu comme une structure familiale stable, mais comme une manière d’indiquer à la société une union amoureuse et, possiblement, la volonté d’une filiation. Dans ces conditions le mariage homosexuel devient une évidence, et l’adoption par de tels couples tout-à-fait admissible. Car le mariage est une construction totalement artificielle qui introduit de manière abritraire la filiation père–enfant, il n’y a rien qui s’oppose au mariage homosexuel et la volonté d’adoption par le couple. Dès lors, l’intérêt de l’enfant est, comme dans tout couple, assuré par la société dans son ensemble et s’exprimera à travers l’école, par exemple.
La vigueur que manifeste le mouvement contre le mariage homosexuel n’est donc pas à prendre à la légère. Car c’est toute une vision de la société qui se dégage. À travers une analyse anthropologique, ethnologique et politique, on comprend mieux le grand clivage gauche–droite français, pourquoi solidarité et dirigisme économique s’accompagne d’un libéralisme dit “sociétal”, alors que le libéralisme économique s’accompagne nécessairement d’une société patriarcale et d’un autoritarisme national. Et il n’est pas anodin que ces mouvements se manifestent suite à une crise, dès lors que la société se retrouve dans un état instable, et que le capital en recherche de profits entend détruire toute solidarité nationale dans l’espoir de nouveaux marchés à capter. C’est au contraire un mouvement rationnel qui prend acte du fait que la cohésion nationale est de plus en plus faible, et qui essaie d’apporter une réponse inspirée de la philosophie de Confucius, c’est-à-dire une cohésion familiale forte allant de pair avec une cohésion nationale forte, un patriarcat au niveau familiale, une hiérarchie forte au niveau politique, et l’expression du réflexe familial, c’est-à-dire de la lignée de sang, se traduit par le racisme et la xénophobie. Il revient donc aux mouvements de gauche de démonter le “sophisme de Confucius”, et de montrer au contraire comment le libéralisme économique, et donc la destruction de la société, s’articule avec la prépondérance de la famille, le racisme, le patriarcat et l’autoritarisme.
Pierre Roc | samedi 14 juillet 2012 | Divagations |
Ah! la liberté d’expression, le droit à dire et faire entendre notre opinion politique. Rêve sans fin. Rêve déchu. Rêve perdu. Rêve lointain.
Pourquoi ne devrait-on pas se revendiquer des valeurs que les révolutions nous ont légués, se revendiquer de ces pages éternelles ?
« Fournaise mais forge. Dans cette cuve où bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d’ombre et de cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d’immenses rayons de lumière parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l’horizon, visibles à jamais dans le ciel des peuples, et qui sont, l’un la justice, l’autre la tolérance, l’autre la bonté, l’autre la raison, l’autre la vérité, l’autre l’amour. La convention promulguait ce grand axiome : La liberté du citoyen finit où la liberté d’un autre citoyen commence ; ce qui résume en deux lignes toute la sociabilité humaine. […] Et tout cela, servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d’onéreuse devenu secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et assistée, lettres et sciences propagées, lumière allumée sur tous les sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, […] »
Quoi ? Victor Hugo serait un dangereux révolutionnaire lorsqu’il clame ainsi dans Quatrevingt-treize son amour de la révolution ? Non. Il ne regrette rien. Nous ne regrettons rien. La révolution est la révolution, une et indivisible, comme la république qu’elle a accouchée. Elle est l’histoire, elle est le passé. Le passé est inamovible ; pas notre futur. Nous avons voulu la chute des tyrannies millénaires, et elles sont tombées, une à une, comme un château de cartes prises dans la tornade des peuples. Car c’est ce que sont les tyrannies, des constructions fragiles ; La Boétie ne disait-il pas « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres » ? Alors imaginez ! un homme politique qui modernise ce précepte : « Relevez la tête, ne vous soumettez plus. » Pensez donc, quel « populiste »… cinq siècles plus tard ! l’humanité a-t-elle avancé ? Il faut croire que non. Toujours sous le joug. Plus vicieux, plus pernicieux, mais toujours le joug. Car comment croire qu’un message, aussi subversif il y a cinq siècles, fasse toujours autant peur aux bels gens, aux dominants et à leurs laquais ? Ce message là ne passe décidément pas. Qu’ont-ils à craindre ces Pierre qui crient au loup ? Ne nous disent-ils pas que nous sommes en démocratie ? Ne nous disent-ils pas que c’est le peuple qui est souverain ? Il faut croire qu’ils n’en sont pas si convaincus, eux qui s’effraient d’un vieux cadavre ranimé cinq cents ans plus tard.
« […] la Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et sur les épaules ce tas de tigres, les rois. »
Comment ne pas y voir cette hydre, le fascisme, ce tas de tigres, les technocrates des institutions européennes. Comment ne pas faire d’analogie ? Comment ne pas y voir un appel à la révolte ? Ah ! La littérature est si subversive : apprendre que de telles prouesses soient possibles, renverser les ordres établis, aussi bien intérieurs qu’extérieurs ; et laisser place à l’imagination, ne pas hésiter à faire des comparaisons à travers les siècles, se construire un monde. Pensez-vous donc ? Apprendre de nos aïeux opprimés comment ne pas l’être à son tour, apprendre que l’Europe entière n’a rien pu contre la révolution. Pensez-vous donc ? L’imagination est dangereuse : elle ouvre le champ des possibles, renverse les barrières, scie les barreaux. L’imagination nous apprend qu’il peut exister un monde différent, d’abord dans notre esprit, ensuite dans notre vie, enfin pour la société. Et cette imagination, c’est d’abord le livre, qui, à travers les âges, nous enseigne que le monde présent n’est qu’une construction humaine, pas une fatalité mais un ordre auquel on veut bien se soumettre.
Continuons avec La Boétie qui décrit comment la domination s’écoule du tyran vers ses subordonnés, puis des subordonnés au peuple, formant une structure pyramidale des pouvoirs. Notre régime, qu’on appelle démocratie dans le plus vaste mensonge que l’histoire ait connu, notre régime, donc, est de ceux-là où il n’y a plus de tyran à désigner et abattre. Un esprit naïf aurait pu croire que les subordonnés ont disparu avec lui. Mais non : les deux sont là. Les tyrans se cachent. Les subordonnés sont le nombre ; ils ne partagent plus une pyramide de pouvoirs ; ils sont multitude ; autant de petits tyrans apprentis, qui reproduisent les schémas de la domination, domination économique d’abord, celle du chef au boulot, celle du riche en embuscade derrière la dette, domination culturelle, puissamment relayée par les médias de masse, information disqualifiée, connaissances dépravées, sciences insultées, domination sociale aussi, racisme exacerbé, société patriarcale, mépris de classe et j’en passe.
Notre régime a ceci de particulier que le maintien du pouvoir n’est pas le rôle de quelques uns, mais celui de tous. Tous peuvent satisfaire à leur tour ce désir de domination, ce désir de rabaisser, de détruire, d’annihiler, bref, d’exercer ce pouvoir. Et tous, tour à tour, se dominent les uns les autres dans une spirale incestueuse, vers toujours plus de violence. Ceux-là qui sont en haut de l’échelle peuvent dormir tranquille, ils amassent les subsides. Et ceux qui se refusent à ce petit jeu macabre ? Alors il reçoivent double peine, ils font l’objet des railleries les plus insultantes d’abord, puis sont traînés dans la fange. Ce régime est tout simplement incroyable dans son cynisme : ce n’est plus des dépositaires du pouvoir, en minorité, qu’il faut combattre ; c’est la société dans son ensemble, ce que La Boétie appelle la « coutume » contre laquelle il faut lutter ; travail de titan que de combattre non plus la torpeur de la masse, mais de combattre la masse elle-même qui se ligue, qui croit obtenir quelques miettes de pouvoir en s’attaquant aux chiens galeux désignés à la vindicte populaire par les dominants : africains ou communistes, ça n’a pas d’importance, le mécanisme est le même, l’un pour sa couleur de peau, l’autre pour la couleur de son esprit, noir ou rouge.
Passons à Rousseau, et Robespierre qui s’en réclame. Pensez-donc, hommes à abattre ! Ceux-là même qui comptent parmi les pères de la révolution. Autant d’idées subversives qui ont traversé les siècles. Domination culturelle : on vous dit que Rousseau était un idéaliste, Robespierre un sanguinaire, passez (pensez!) à autre chose braves gens, ne lisez surtout pas Rousseau… Imaginez un Rousseau qui fonde la propriété sur le partage d’un bien commun. Idée subversive. Ne lisez pas : il en va de la perpétuation de la domination économique. Rousseau qui ne veut pas de ce régime absurde et cynique, qui ne veut pas de tyrans, fussent-ils temporaires, encore moins d’une aristocratie. Idée subversive. Ne lisez pas : il en va de la perpétuation de la domination politique.
Oui je réclame ma liberté d’expression, celle de dire et de faire entendre mon opinion politique ! Celle qu’on me vole, par mille petits poignards, doublement tranchants parce qu’ils viennent du peuple même, ce peuple inconscient, sans repères et perdu. Je préférerai une épée identifiable et prévisible ; mais, signe des temps, le progrès a fait son office sur les techniques de dominations : elles sont devenues plus perfides. Alors je dis à tous ceux du peuple, qui ne peuvent pas voir, qui ne veulent pas? je leur dis, à ces bien pensants qui me mettent sur le dos des millions et des millions de morts, à ceux qui veulent m’accabler de toutes les atrocités de l’histoire, à ceux qui veulent m’enterrer avec les pires horreurs de mes aïeux, à ceux qui veulent me réduire à silence en usant, toujours et encore plus, de la calomnie, de l’insulte, de l’invective, de la diffamation…
Je leur dis : je vous emmerde espèce de petites teignes despotiques. Je veux exprimer mon opinion politique. Oui je porte Rousseau en grande estime, car je le lis, je n’ai pas reproduit des schémas de domination, je n’ai pas dit que c’était un idéologue dangereux. Non. Je le lis. Et envers tous ces crétins qui préfèrent abuser de leur petite parcelle de pouvoir en me faisant taire, je leur dis : allez vous faire foutre, moi j’ai lu et j’ai appris. Je ne veux pas qu’un autre pense pour moi, je ne veux pas qu’un autre me dise ce que Rousseau écrivait. Non. Je le lis et je me fais mon propre avis, ma propre interprétation, qui vaut toutes celles de ces jean-foutres.
Et oui je suis socialiste, oui je suis communiste ; et j’en suis fier. Ne me faites pas taire car je cracherais toute ma révolte à la face de votre mépris suffisant. Et je vous demande : où sont passés vos beaux principes dont vous vous réclamez tant ? Où est passée la liberté d’opinion politique ? celle de l’exprimer ? Pfiou… envolés les beaux principes : c’est l’acharnement, violent, systématique, puissant, multiple. Il faut absolument faire taire ces idées, mes idées, que dis-je, cet idéal démocratique, cet idéal social. Mais nous ne nous tairons plus.
Et que dire du crim’pensée. Car oui il s’agit bien de cela. À chaque fois qu’un de vous dit : « ce sont des idées dangereuses, elles ont menée [au choix] au totalitarisme, à la dictature, au génocide, aux massacres ». Alors oui. Il s’agit bien de crim’pensées telles que les a décrites Orwell : tous sont suspect d’avoir des idées qui ne sont pas celles admises par le Parti, scindé en deux pour faire bonne figure. Et que penser, lorsqu’Orwell décrit comment l’entourage, la famille, les amis opèrent une surveillance constante pour repérer et combattre toutes les idées subversives ? Car c’est dans ce monde que l’on vit. Et que penser encore lorsqu’Orwell montre le dérivatif à la colère qu’est la désignation d’une civilisation ennemie ? Le monde musulman, si tant est qu’il en existe un, ne remplit-il pas cette fonction ? Oui. Il ne fait que décrire notre monde. Monde du crim’pensée, de la surveillance de tous par tous, de la désignation de l’ennemi. Le monde occidental a réussi à faire mille fois mieux que le totalitarisme soviétique, grâce à un contrôle insidueux des masses plutôt que la force pure.
Aveuglés que vous êtes, vous ne réalisez même pas que tout ce que vous faites, c’est reproduire le mépris social des laquais médiatiques, c’est imposer votre volonté comme celle de vos chefs au travail, c’est perpétuer la haine de l’autre, du différent, c’est imposer sa volonté à plus petit, plutôt que renverser cette énergie sur les dominants, c’est perpétrer enfin le crime le plus ignoble qui soit : c’est tuer la volonté du peuple en supprimant votre propre volonté et, jaloux, en (re)nier jusqu’à l’opinion de vos semblables.
Pierre Roc | jeudi 12 juillet 2012 | Politique |
La liberté a été mise en cage ; Étienne de La Boétie en a fait une loi naturelle, mes contemporains l’ont souillée. C’est qu’au siècle dernier, les états totalitaires se sont constitués ogres particulièrement féroces de la liberté ; alors, raisonnement fallacieux ! l’état est pensé comme l’unique ennemi. À la liberté des individus s’oppose l’oppression des états, voilà la règle du temps ; le cas particulier déroge à la règle générale : à toute forme de servitude doit répondre l’appel de toutes les libertés ! Le libéral Tocqueville admettait le pouvoir central puissant [1], mais ceux que j’appellerai les néo-libéraux ne l’acceptent plus.
Si je me réfère à leur vision des libertés, alors l’état devient tout entier une institution à renverser. Il n’y a pas de limite à la destruction car l’état est par principe même oppressif. En effet, l’état, comme puissance visant à exécuter et faire appliquer la loi, ne peut agir en dehors d’elle, car il deviendrait alors arbitraire. Tout ce qui est hors la loi est permis ; tout ce que la loi n’interdit pas, l’état est sommé de l’autoriser, le citoyen libre de le faire. Il y a donc une liberté pré-existante à toute loi, et la nouvelle loi bafoue cette liberté ; le bras armé de la loi, l’état, est donc liberticide et se doit d’être oppressif pour veiller à l’application de la loi. Au mal de l’arbitraire, on a substitué le mal de l’oppression, que les néo-libéraux entendent bien faire disparaître, l’un avec l’autre.
Cependant, dans une démocratie, supprimer l’état c’est éradiquer la souveraineté du peuple. Or la loi est l’expression de la volonté populaire, et en tire toute sa raison d’exister. Certes l’état est oppressif, mais l’état est légitime. Ainsi chaque citoyen s’y plie, non par contrainte, mais parce qu’il comprend librement que c’est une nécessité. Cette légitimité est assurée tant que l’état n’outrepasse pas son rôle d’exécutant de la souveraineté populaire, c’est-à-dire tant que l’état n’introduit pas de l’arbitraire.
Dans une démocratie véritable, il n’y a pas lieu de craindre un risque de dérive autoritaire de la volonté populaire, car tout citoyen est capable d’admettre et de comprendre la nécessité des libertés individuelles. En assurant aux autres la possibilités de bénéficier de droits fondamentaux, je m’assure à moi-même le bénéfice de ces droits ; quand j’admets les libertés individuelles pour mes concitoyens, je les institue dans le même temps pour moi-même. La raison est que la majorité n’est autre qu’une somme informelle de minorités, parties qui ont chacune tout à craindre de l’ensemble.
La dérive autoritaire n’est possible que par l’imperfection de notre démocratie. Ce n’est qu’un substitut : la représentative ; je désigne un citoyen qui prendra les décisions à ma place, ou je me fait désigner pour prendre la place de ce qu’on appellerait un tyran éclairé et temporaire. Dans tous les cas une minorité a en main la puissance de l’état ; elle peut l’orienter non pas en fonction de la souveraineté populaire, mais en fonction de sa volonté propre, sans craindre que la puissance de l’état se retourne contre elle. La loi, en particulier la constitution, permet de limiter la puissance de l’état, la justice, les médias, mais surtout les citoyens eux-mêmes peuvent se constituter contre-pouvoir. Mais cela ne résoud pas le problème fondamental ; ce ne sont que des correctifs de circonstance, inefficaces.
Nos états actuels, construits par l’histoire, institués par des démocraties imparfaites, n’ont pas nécessairement la légitimité pour pleinement assumer leur rôle oppresseur. Il convient donc de les distinguer d’un état, concept d’une toute puissance en charge d’appliquer et de faire respecter la loi. Loi qui est elle-même l’expression de la souveraineté populaire. La liberté est d’autant plus totale qu’à mesure où les états deviennent l’état véritable, tout puissant et exécuteur borné et fidèle de la loi, et lorsque la loi devient pleinement l’expression de la volonté populaire, c’est-à-dire lorsque le gouvernement devient, en un mot : démocratique.
Outre l’état, le néo-libéralisme nie totalement que la société dans son ensemble ou que des particuliers dans leur individualité peuvent être acteurs de l’oppression. Loin de concevoir la liberté comme une réaction à l’encontre d’une entité, l’état, les néo-libéraux ne l’acceptent que sous sa forme individualiste. C’est-à-dire, je suis supposé avoir un libre arbitre, totalement déconnecté du monde dans lequel je vis, une sorte d’entité supérieure qui prend des décisions absolues. Or je suis fortement déterminés par mon environnement. C’est un fait. Je ne peux pas parler ici d’oppression car l’environnement me façonne plus qu’il m’oblige. Cette détermination restreint mon imagination. Or, qu’est-ce que la liberté ? C’est la possibilité d’exécuter telle ou telle action que j’ai imaginée. Mes actions et donc ma liberté sont ainsi limitées, sans que j’en prenne conscience, par la limite posée à mon imagination. En niant ce fait, l’individualisme des néo-libéraux ne libère pas l’homme, il le rend encore plus captif, car le premier pas vers la liberté c’est prendre conscience de l’oppression.
Lorsque mon imagination me soumet une série d’options qui dicteront mes actions future, il me reste à faire un choix entre elles. Ce choix sera nécessairement contraint : telle ou telle option sera impossible à réaliser ; et les contraintes extérieures dictent mon choix. Si les contraintes ne sont pas trop fortes, alors j’estimerai avoir fait un choix libre, dans le cas contraire je vais me sentir opprimé.
Le conditionnement est liberticide, mais nous n’en avons pas conscience ; la contrainte est liberticide, nous la ressentons comme une injustice.
Je m’étonne toujours que les hommes acceptent si facilement des privations à leurs libertés, pourvu qu’elles soient du fait de leur environnement naturel, ou perçues comme telles ; au contraire l’ingérence de leurs semblables leur est insupportable. C’est que la première oppression est attribuée à la fatalité, alors que la seconde est du fait de la volonté des hommes. Un esclave asservi depuis sa naissance accepte l’oppression de la manière la plus naturelle qui soit, comme l’a bien expliqué Étienne de La Boétie ; l’homme moderne accepte de même l’oppression de son environnement ; mais il a acquis le goût de la liberté vis-à-vis de ses semblables après avoir renversé les tyrans.
Pourtant, en acceptant l’association entre eux, c’est-à-dire en acceptant de se démunir d’un peu de liberté en faveur du groupe, les individus peuvent repousser plus loin les limites que leur environnement impose à leurs libertés, et donc participer à plus de justice ; ils peuvent ainsi se partager une liberté plus grande que celle permise par leur action individuelle et non concertée. Le fait est que ceux qui sont le moins intéressés à l’association sont ceux qui espèrent pouvoir obtenir une liberté supérieure, au détriment de l’humanité toute entière. Ici, ils ne tiennent pas une position libérale, mais une position égoïste, entraînant avec eux tout ceux qui ne sont pas conscients de leur conditionnement et insensibles à l’injustice, trop accoutumés à leur servitude volontaire.
Les égoïstes sont aidés par l’histoire de l’humanité ; lorsque le confort matériel était rare, la liberté en était parallèlement limitée, car le monde constitue autour de nous une limite infranchissable à nos actions possibles. Cette rareté imposée entraînait alors naturellement les esprits à l’avidité et à l’exclusion de leurs semblables, conscients que tous n’obtiendraient pas satisfaction. Mais dans une société d’abondance, la concurrence des hommes entre eux devient elle-même la source de la rareté et des atteintes aux libertés. La compétition soumet chaque homme à sa loi car elle trouve justification dans la rareté ; et chaque homme va s’employer à diminuer la liberté des autres, afin d’en obtenir une plus grande lui-même. Ainsi, dans l’abondance c’est précisément, et uniquement, cette privation de la liberté par les hommes qui créé l’injustice.
Pour ces raisons, la question de la liberté doit être abordée sur le strict angle de l’émancipation. L’émancipation doit permettre de saisir que nous sommes conditionnés et contraints par notre environnement et nos relations avec la société. Car bien souvent, les hommes intériorisent toutes les privations de libertés, quelque soit leur nature ; ils oublient le fait même qu’ils ne sont pas totalement libres, et ils se persuadent que leur liberté est totale. L’émancipation permet de faire sauter ces verrous qu’ils s’imposent à eux-mêmes. L’homme émancipé accepte la privation de liberté issue de la libre association, non par ignorance ou par dépit, mais au contraire naturellement, pour faire croître la justice, et rationnellement, en jaugeant l’avantage que l’association obtient et répartit équitablement.
Il est certain que la marche naturelle de l’humanité, avec le progrès technique, tend à la rendre indépendante de ce que la nature lui a donné, que la seule source d’asservissement, que la seule raison qui l’empêchera de déployer toutes ses libertés, ce sera l’humanité elle-même, les hommes privant de libertés d’autres hommes. Et je le dis, nous sommes arrivés à ce stade où nécessairement l’homme devra prendre conscience qu’il est devenu le seul responsable de son malheur principal ; ayant accompli tout le progrès nécessaire pour que tous aient une vie digne, l’asservissement ne peut plus être amputé à une cause naturelle, mais seulement à cet instinct de compétition. À cet instinct, on peut opposer l’aspiration de l’homme pour la justice, que je crois bien plus profondément ancrée en lui.
La loi est l’outil qui permettra d’atteindre l’émancipation car la loi est ce qui règle la libre association des hommes. Pour annihiler son action liberticide, la loi doit viser cette fonction émancipatrice : révéler les conditionnements à l’œuvre et déconstruire les contraintes ; la loi doit rendre la liberté non pas symbolique mais effective. L’émancipation est ainsi définie comme la liberté accomplie, là où l’absence de loi n’est qu’une liberté formelle. L’état ne peut plus être perçu comme liberticide ; il est une puissance au service de l’émancipation.
Référence
[1] « Il résulte de la constitution même des nations démocratiques et de leurs besoins, que, chez elles, le pouvoir du souverain doit être plus uniforme, plus centralisé, plus étendu, plus pénétrant, plus puissant qu’ailleurs. La société y est naturellement plus agissante et plus forte, l’individu plus subordonné et plus faible : l’une fait plus, l’autre moins ; cela est forcé. » De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville.